Depuis l’école primaire je suis fasciné par l’époque médiévale, ses légendes, ses châteaux, ses églises, les vieilles rues tortueuses, les colombages, aujourd’hui encore je ne peux pas m’empêcher de ressentir une sorte de frisson, mêlée de mélancolie, de contemplation, quand j’aperçois l’hôtel de Clisson au fond de la rue du Braque, quand je passe par la rue des Barres, derrière l’Hôtel-de-Ville ou même simplement quand je suis en forêt, je suis en plein trip ésotérique… Après avoir avorté des études d’histoire puis d’histoire de l’art, je me suis rendu compte que je me moquais complètement de connaître la date des guerres, des dynasties royales, de l’architecture des cathédrales, des saints… Le Moyen-Âge et plus globalement l’Histoire sont un formidable terreau pour la rêverie, la réflexion, cet empirisme m’empêche d’être érudit en la matière car lire des « grands » textes d’historiens – de scientifiques comme beaucoup se considèrent – ça m’emmerde plus que tout.
J’adore visiter de jolies églises, des cloîtres, des quartiers historiques bien conservés, voir des peignes en ivoire ou des coffrets sculptés au musée de Cluny, mais ce qui est le plus excitant à mes yeux ce sont les ruines, témoins du temps qui passe.
Je me suis souvent fait chier à l’école du Louvre, mais j’ai quand-même eu beaucoup de coups-de-cœur, notamment en art médiéval quand nous avions étudié l’abbaye de Jumièges, en Normandie (Seine-Maritime).
Elle a été fondée au milieu du 7e siècle par saint-Philibert, brûlée par les Vikings au 9e siècle, restaurée partiellement dans la première moitié du 10e siècle. L’église abbatiale est consacrée en 1067, en présence de Guillaume le Conquérant ; le chœur est reconstruit au 13e siècle. L’abbaye est pillée pendant la guerre de 100 ans.
Pendant les guerres de Religion, les Prostestant mettent à sac l’abbaye, les livres saints, l’argenterie, les meubles sont volés, les reliques sont jetées au feu, la toiture s’effondre, les murs sont dépecés de leur plomb, cuivre et étain.
Le cloître est reconstruit au 16e siècle, quelques religieux retournent y vivre.
En 1802, le propriétaire de Jumièges fait exploser le chœur et s’en sert de carrière de pierres pendant une vingtainr d’années, la laissant en ruines. Une famille en fait l’acquisition en 1852 et tente tant bien que mal à la sauvegarder, jusqu’à ce que l’Etat en devienne propriétaire en 1947.
Ces ruines sont fascinantes (je trouve pas d’autre terme pour éviter la répétition) car elles portent les stigmates de plusieurs siècles d’Histoire et d’histoires, les hommes sont passés, et elles restent, envahies par les brouissailles, fières !
D’ailleurs au 19e siècle, elles sont devenues célèbres avec les romantiques (en peinture ou en gravure, dans les Voyages Pittoresques par exemple) et Victor Hugo (« plus belle ruine de France »).
Et pour finir, ce merveilleux tableau d’Evariste Vital Luminais (1880), un peintre d’Histoire, qui relate la légende (car d’après les historiens c’en est une) des « Enervés de Jumièges ».
En 660, Clovis II part faire un pèlerinage en Terre Sainte, et laisse son royaume aux mains de sa femme, Bathilde, et de son fils aîné. Ce dernier se ligue avec son jeune frère contre leurs parents, avec une armée. Clovis en vient à bout et est bien décidé à leur faire payer par la vie. Bathilde (qui tient quand-même encore un peu à eux ?) propose de leur laisser la vie sauve et de leur brûler les nerfs, les tendons (d’où les énervés), pour qu’ils ne puissent plus bouger, et se servir de leur force… on les laisse dériver sur la Seine, à bord d’un radeau, livrés au destin et au hasard. De Paris, ils finissent par arriver en Normandie, et sont recueillis par Saint-Philibert, le fondateur de l’abbaye de Jumièges, où ils devinrent moines.